SOMMAIRE
page Introduction 206 Le séminaire du château d'Hélécine Exposé de M. Dellisse «Ma démarche concernant les BRF» 208 Comment se pouvait-il? 209 Le jardin expérimental de Nature & Progrès 211 Défrichement 211 Les derniers documents 211 Dans le jardin expérimental 212 Une expérience 212 Les observations faites en 1995 213 Avec le broyat frais 214 Pourquoi des feuillus? 214 Broyer et appliquer à l'état frais 215 Avec le matériau vivant broyé 215 À ce stade 215 Pourquoi appliquer une faible couche 216 Les observations suite aux dernières pluies 216 Aperçu général 217 Perspective 218 Exposé de M. Vincent Gobbe 219 Exposé de M. Jérôme Boisard 220 Exposé du Professeur Lemieux 222 Questions 232
La mission belge.
Introduction
Les relations avec le comité Jean Pain remontent déjà à quelques années à la suite de ma première visite à Londerzeel en juin 1992. Cette visite fut le fruit des efforts de Mme Édith Smeesters alors correspondante occasionnelle pour la revue du Comité «Humus News» et membre du Groupe de Coordination sur les Bois Raméaux. De cette première visite il en découla une invitation à faire un exposé devant les membres du Comité et quelques personnes de la communauté scientifique de Belgique1 Cette deuxième visite eu lieu en octobre 1992 alors que nous nous apprêtions à nous rendre en «Allemagne de l'Est» en tant que membre d'une mission québécoise.
La seconde relation féconde eut lieu lors d'un retour de mission en Afrique en décembre 1994. Le Comité Jean Pain, à l'instigation de M Frédéric Vanden Brande et des membres de l'exécutif, a eu l'obligeance d'organiser un séminaire à l'Institut Provincial d'Enseignement Supérieur Agricole et Technique de Ath, près de la frontière française. Ce séminaire dont le contenu a été publié dans notre rapport de mission2 a permis, hors de tout doute, de bien camper notre point de vue et nos connaissances par rapport à la tradition qui s'est incrustée, grâce à la technique de compilation de données. Dans les faits, c'est toute la tradition, cristallisée par la chimie et les données traditionnelles de la physique sculptées dans l'anthropocentrisme et le productivisme qui a été ainsi exhibée. Nous remercions nos hôtes d'avoir contribué à mettre ces aspects en exergue.
Ce sont ces relations humaines basées sur la confiance et la discussion qui ont abouti à cette invitation de juin 1996 qui, à plus d'un titre, a semé les bases d'une coopération véritable. Ainsi le BUPFRA3, sous la présidence de notre ami Jean Cornelis vice-président du Comité Jean Pain, est à mettre et supporter des projets de recherche en matière de BRF. Cette association a également ses entrées dans la Communauté Européenne et est en mesure de faire rayonner de nouvelles idées de par toute l'Europe. En plus, ceci nous permet une écoute de groupes omniprésents dans toute l'Europe en ce qui touche l'aménagement urbain et le paysagisme en même temps que les idées circulent dans le monde horticole et agricole.
Les quelques jours que nous avons passé en Belgique nous ont valu les rencontres et les entretiens suivants:
1) Une visite de la ferme d'état provincial «Les Templiers» à Wavre dans la banlieue bruxelloise.
2) Une visite des jardins et de l'Institution de Nature & Progrès à Namur avec le concours de M. Adolphe Dellisse en compagnie de M. Vincent Gobbe
3) Une visite chez un arboriculteur fruitier, M. Marc de Froidmont à Bonbaye près de la frontière hollandaise.
4) Participation à la réunion annuelle du conseil d'administration du Comité Jean Pain au château d'Hélécine.
5) Participation à un séminaire sur les BRF au château d'Hélécine.
6) Particpation à une rencontre avec une délégation chinoise de Mongolie Intérieure.
Comme nous avons fait largement état de nos rencontres dans le numéro de juin de notre bulletin d'information (vol.2 n2), nous nous contenterons ici de faire écho au séminaire du château d'Hélécine qui, avec ses exposés et ses discussions, a été l'une des parties importantes de toutes les missions de 1996.
Exposé de M. Adolphe Dellisse
«MA DÉMARCHE CONCERNANT LES BRF»4
1 · C'est dans le cadre d'activités du Comité Jean Pain que M. Vanden Brande me parla avec chaleur d'un homme qui était devenu son ami et qui participa, il y a une vingtaine d'années, à un effort qui visait à valoriser au mieux les branchages ligneux qu'il fallait couper pour dégager les lignes à haute tension qui courent sur des distances considérable au Québec et au Canada. Devant l'interdiction progressivement contraignante de les brûler et des coûts rapidement croissants pour les conduire sur un site de versage, forestiers et agronomes imaginèrent de mener une opération parfaitement judicieuse, en associant un épandage de lisier avec un épandage de broyat de ces coupes de branchanges ligneux sous les loignes à hautge tension: l'excès d'azote du lisier corrigeant l'excàs de carbone du broyat.
2 · Un fermier prêta ses champs pour l'expérimentation et se chargea d'épandre les mètres cubes de broyat prévu. En épandant le liser, il y en eut trop peu pour couvrir l'entièreté de la surface ayant reçu le broyat. L'hiver canadien mit tout au repos et la surprise vint au cours de la saison suivante: les observations et les contrôles de rendement furent tous positifs; mais...là où le lisier avait manqué, il fallu se rendre à l'évidence, le résultat étasit encore meilleur!
Comment cela se pouvait-il?
3 · Personne ne put l'expliquer. Les agronomes renoncèrent.... Les spécialistes cherchèrent dans la littérature et ne trouvèrent aucune explication permettant de comprendre...
4 · C'est ainsi qu'une équipe pluridisciplinaire entreprit de relever ce défi, il y a une vingtaine d'année. Après études, recherches et expérimentations sur le terrain ces hommes sont parvenu à saisir ce qui permettait de formuler des hypothèses, de les vérifier ou de les infirmer, pour progressivement aboutir à une formulation claire de la base scientifique fonde une meilleure gestion d'une ressource largement disponible sur cette planète: généralement gaspillée partout, elle permettrait cependant de régénérer les terres de culture et de produire ce qui permet de vivre, alors que c'est le gaspillage de ce matériau et la dégradation des sols qui prévalent presque partout, au nom de la rationalité économique qui s'impose.
5 · La première lecture des documents rapportant résultats et hypothèses ne fut pas convaincante et le découragement risquait de gagner du terrain. Malgré cela, les les résultats sur le terrain et les efforts persistants du Professeur Lemieux, pélerin infatiguable, auprès des responsables de structures comme la FAO, portèrent leurs fruits. Certains soutiens et reconnaissance d'intérêt pour le moyen et le plus long terme ont poermiw de lancer des projets qui laissent envisager de bonnes chances de décollage: sous les tropiques, les résultats sont plus rapides et beaucoup plus importants et spectaculaires que sous nos climats, malgré le fait que la nature opère selon les mêmes principes partout.
6 · Ceci permet de situer de façon compréhensible un problème d'une complexité déconcertantes mais qui se simplifie très fort sur le terrain si on se réfère aux deux clés fournies par les scientifiques du Québec, et quelques autres chercheurs cités dans leurs références bibliographiques.
7 · Je fus, personnellemenmt prodigieusement intéressé par les premiers documents que M. Vanden Brande me donna et qui évoquaient les premières expérimentations et les hypothèses dégagées au Québec. Je lus et relus pour bien comprendre cette approche novelle et ces données qui donnsait un autre éclairage à des mécanismes de la nature que nous pensions connaître. Je tentai de contacter des cherceheurs de terrain (qui m'envoyèrent chez des collègues plus spécialisés dans l'un ou l'autre domaine)... mais cela ne mena pas très loin.
8 · Je tentai ensuite d'éveiller l'attention de ceux qui étaient en charge de la politique et dee la gestion des ressources naturelles, de l'agriculture, de la forêt. Qiuand il était encore question de recherche fondamentale, ils me parlaient d'intérêts économiques et de gestion des budgets. Je compris rapidement que les soucis du court terme et la charge de dossiers en cours ne laissaient pas le temps de réfléchir au bien-fondé d'hypothèse qui n'accrochaient personne et certainement pas les électeurs.
9 · Je tentai enfin de mettre en route une expérimentation à très petite échelle avec suivi scientifique. Un responsable d'une structure profesionnelle me mit en contact avec un technicien chargé d'un secteur où un jeune mettait sur pied une petite exploitation horticole, jouxtant un bois dont sa tante était propriétaire. Ce technicien ne voulut pas entendre parler d'expérimentation fondamentale à tràs petite échelle et donc sans risque financier pour le jeune entrepreneur: ce technicien avait pourtant le contact avec le pédologue qui aurait pu s'impliquer dans le suivi scientifique. Ce qu'il mit en oeuvre sur le terrain ne correspondait pas à ce qui aurait pu conduire au succès...
10 · C'est à ce moment que j'eus l'occaion de broyer des branchage disponibles dans le voisinsage et d'épandre ce broyat au pied des potirons, d'arbustes et arbres fruitiers. L'évolution rapide de cette appplication de BRF me permit de relater les résultats positifs obtenus lors d'une rencontre avec le Professeur Lemieux dans le cadre des activités du Comité Jean Pain.
Le jardin expérimental de Nature & Progrès - Belgique
11 · Cela nous mène au mois d'août 1994. Nature & Progrès ayant été chargé de mener à bien un programme d'activités qui permettrait d'engager une équipe de plusieurs membres sous la direction d'oliveir De Visscher, secrétaire général, était à l'étroit dans ses locaux de la rue de l'Étoile, à Namur, et tourva non loin de là une maison assez spacieuse avec jardin. C'était une petite piàce de terre entre la maison et un coteau forestier surplombant un mur en pierres. À l'abandon, ce jardin servait de dépotoir où l'on se débarrassait de décombres et et brûlait tout ce qui pouvait brûler. J'obtins de pouvoir le défricher et d'y faire des expérimentations, notament avec les BRF.
Défrichement
12 · Je donnai le premier coup de houe en septembre 1994 et repiquai et semai tout ce qui pouvait encore l'être. La nature du sol ne permit aucun développement végétal satisfaisant sans une dose de compost: je pus acheter deux sacs de Cofieco. Les résultats ainsi obtenus étonnèrent plus d'un observateur.
13 · Le propriétaire donna l'autorisation de tailler et d'élaguer tout ce qui devait l'être et de débroussailler au-dessus du mur. Il en résulta les premières applications de BRF en fonction de ce qui était possible. Dans le courant de 1995, les résultats de ces applications furent de plus en plus convaincants..
14 · Les derniers documents venus du Québec permirent à divers responsables de la Région Wallonne de comprendre l'importance de ce que proposaient les scientifiques québécois et M. le Professeur Lemieux en particulier. Le Professeur Tchang parvint à convaincre son élève Benoît Noël de consacrer son mémoire aux BRF et vint avec lui visiter le jardin de Nature et Progrès. D'autres projets sont lancés maintenant mais ils ne prendront le départ qu'en automne.
15 · Dans le jardin expérimental de Nature et Progrès, il importe de souligner qu'aucun agronome ni quiconque n'a pu voir de blocage depuis que je dispose du broyat de branchages d'espèces feuillues au pied des fraisiers et de légumes. Est-ce à dire que les agronomes du monde entier divaguent lorsqu'ils disent que la lignine peut causer unbe série de problèmes? Bien sûr que non! Et c'est la raison pour laquelle nous devons expérimenter encore à petite échelle jusqu'à ce que le suivi scientifique détermine plus précisément ce qu'il faut éviter et à partir de quand un broyat et suffisamment évolué pour ne plus causer de problèmes lorsque des particules sont incorporées dans la zone radiculaire.
16 · Une expérience qui permet de mettre en évidence ce qu'il faut évidemment éviter en culture:
Vers la mi-janvier 1996, je suis aller voir fonctionner un broyeur actionné par un gros tracteur armé d'une puissante barre de coupoe. Il est chargé de couper les végétations arbustives le long des chemins et des routes et de tondre les haies du district où cet atelier opère. Ce broyeur est réglable et il permet de produire du broyat adéquat pour expérimenter et appliquer les BRF à l'état frais en terre de culture. Le broyat plus grossier rend cet engin plus performant mais, dans ce cas, il doit être réservé à des applications en forêt, dans les taillis ou sur les chemins ou sentiers où la nature a le temps d'évoluer à son rythme.
17 · Je ramenai un sac en plastic rempli de broyat de branchages de chênes à la maison et entrepris une expérimentation dans deux caissettes en polystyrène: l'une remplie de terre humifère et l'autre de terre de fondations. Une couche de 2 cm de broyat fut griffée sur les 2-3 cm supérieurs de chaque caissette. J'arrosai et abondonnai les caissettes au fond du jardin.
18 · La veille de l'Ascension, je pris la décision de semer des graines de cresson alénois dans la caissette de terre humifère. Il faisait breau temps et les graines germèrent normalement. Les jours suivants, les germes se développèrent bien et devinrent d'un vert profond. C'était engageant mais pas gasgné. Il fallait attendre le moment où les racines allaient subir le contact avec le broyat enfoui.
19 · En un jour, ce jeune cresson devint tout jaune et ne se développa plus. Le chêne est riche en tanins qui inhibent le développement des racines. Huit à dix jours plus tard, les frles petits coeurs se mirent à pousser en longueur et à reverdir. C'est à ce moment que le Professeur Lemieux les vit. Il nota qu'un tel blocage ne produit pas de nmécrose. Cela permet de relativiser la gravité du problème en ce sens qu'il est momentané et limite les séquelles. Mais en culture, il faut absolument éviter ce genre de choses; c'est la raison pour laquelle nous devons expérimenter afin de comprendre ce qui est utile ou nuisible dans les conditions de sol, de situation et de climat de chaque exploitation ou parcelle et en fonction des objectifs qu'il est permis de se fixer.
20 · À l'heure actuelle (11 juillet), ce cresson fleurit et est visité par des insectes butineurs. Trois plants, en bordure de caissette, se sont développés normalement parvce que situés en dehors de la zone où le broyat était mélangé. Ayant broyé des branchages, j'ai mis une mince couche de broyat le long des plants normaux et à l'autre extrémité de la caissette. Nous continurons à observer l'évolution. Dans la caissette dew terre sans humus, les premiers semis spontanés se développent timidement. Nous éviterons de perturber ce qui s'y trouve.
21 · Les observations faites en 1995 on montré qu'il ne faut pas épandre les broyats frais en épaisseurs importantes comme le compost de broussailles. Jean Pain le permet: une épaisseur de 7 cm de compost permet d'obtenir un effet herbicide complet sans nuire à la fertilité du sol ni au développement des cultures. Cependant, dès qu'on applique une couche de 2 à 3 cm d'épaisseur, l'effet stimulant et le développement des plantes cultivé est atteint et les mauvaises herbes sont fragilisée, lorsqu'on arrête leur développement assez tôt, par rapport à des mauvaises herbes qui s'ancrent solidement dans le sol nu qui forme croûte.
22 · Nous devons comprendre la différence fondamentale entre broyat frais et le compost Jean Pain qui a passé par un court stade de précompostage, puis de compostage, qui ont changé le rapport C/N du substrat et libérer ce qui est nécessaire pour que les racines puissent absorber ce qui est indispensable au développement des plantes cultivées. La couche de compost conservant l'eau et régulant la température et les échanges. Le résultat positif est garanti dès l'application.
23 · Avec le broyat frais, la situation sera plus délicate parce que, au départ rien n'est disponible dans le broyat pour les racines des plantes et la dynamique promise par les applications de broyat frais est au niveau zéro.
24 · Il faut donc être conscient que sous les BRF, les plantes doivent pouvoir compter sur la fertilité du sol pour se développer. Cela, les agronomes le savent et ils interdisent en conséquence des applications de substances ligneuses non décomposées ou compostées parce que les organismes du sol utilisent l'azote disponible dans le sol pour mener leur tâche de dégradation, et qu'ils ont priorité sur les racines pour prélever leur nécessaire.
25 · C'est le mérite de l'équipe du Québec, animée par le Professeur Lemieux, d'avoir pu mettre en évidence comment les BRF d'espèces feuillues broyés et appliqués à l'état frais peuvent être un point de départ d'une dynamique différente de cette mise à notre portée par le compostage.
Pourquoi des feuillus?
26 · Parce que l'humification de ces BRF donne des acides humiques et fulviques qui sont la base même de nos terres les plus stables et les plus fertiles. Alors que les BRF de résineux chargés en substances inhibitrices et posédant un lignine gaïcyle donc asymétrique est impropre à susciter les équilibres biologiques des chaînes trophiques alors que celles des feuillus, la lignine syringyle, symétrique, engendre des sols équilibrés et fertiles.
Pourquoi broyer et appliquer à l'état frais?
27 · Rappelons que les champignons Basidiomycètes nous ont été présentés par l'équipe du Québec comme la principale clé de réussite avec les BRF. C'est derniers sont à la base de la transformation en matière vivante nouvelle ce qui l'est encore, mais beaucoup plus diffilement ce qui ne l'est plus. Ainsi, faut-il pourvoir aux besoins d'azote au début, la vie du sol se chargera de cette tâche par la suite.
28 · Avec le matériau vivant broyé et mis à la dispsitiondes Basidiomycètes pour une inoculation rapide, ces champignons sosnt capables de développer leurs mycélium à partir de l'énergie contenus dans le broyast frais qu'ils investissent. Et ils le font sans pertes, contrairement aux organismes du compostage qui en dépensent beaucoup au cours du processus.
29 · À ce stade, il n'y a encore rien de disponible pour les plantes, mais cela va sans prélèvement (sinon relativement peu) d'azote dans le sol. C'est le mycélium des Basidiomycètes qui permet de mettre la dynamique en route, parce quIl sert de nourriture à une série d'organismes, et le mouvement s'accélère plus vite qu'on l'imagine.
30 · D'autant plus que, dans ce contexte, il y a des azotobaters qui fixent l'azote de l'air, que les vers de terre peuvent entrer en scène s'il y en a dans le sol et qu'un enchaînement de mobilisations et de libérations fait en sorte que le nécessaire devient aussi disponible pour les plantes. Certains équilibres s'établissent et l'état sanitaire peut s'améliorer ou se maintenir de façon étonnante et que la science devra encore découvrir et expliquer. Seul le potentiel d'une gestion sage basée sur les BRF et le respect des lois de la nature a été mis en évidence à ce jour.
Pourquoi appliquer une faible couche de BRF?
31 · Les Basidiomycètes étant la clé, il faut qu'ils soient à pied d'oeuvre pour inoculer le matériau frais et que les organismes associés puissent entrer en scène à point nommé. Tous les sols ne sont plus vivants à ce point. Des expérimentastions ont échoué au Québec, parce qu'il n'y avait plus les organismes indispensables. Les chercheurs ont inoculés ces sols avec 10g/m2 de sol d'un site forestier de qualité pour redresser la situation.
32 · Chez nous : Ayant, à un moment, d'avantage de broyat que d'espace utile pour épandre une fine couche de 2 cm d'épaisseur, j'en mis sous des arbustes fruitiers jusqu'à 5-6 cm à certains endroits. L'été 1995 était sec et chaud et la sécheresse prolongée. J'avais couvert ce broyat de touffes de gazon houées pour le protéger du soleil. Lorsque le Professeur Tchang vint visiter le jardin, je montrasi ce que j'avais fait en commentant le résultat. À ces endroits, nous asovns pu voir que la couche au sol et la supérieure, protégée, évoluaient normalement mais que le centre étasit blanchâtre et devenu hydrofuge (probablemenmt à cause de la sécheresse prolongé). Il en résulte qu'il vaut mieux se limiter, en culture, à des appplications en fine couche.
33 · Les observations suite aux dernières pluies (début juillet) après chaleur et sécheresse: le broyat mis en place fin 1995 permit aux Basidiomycètes de développer un important enchevêtrement de mycélium, ce qui n'est pas le cas avec le broyat mis au cours des derniers mois ou celui qui se trouve en surface, soumis au soleil et à la sécheresse. Ces observations permettent de comprendre ce que les scientifiques du Québec et M. le Professeur Lemieux nous enseignent: il s'agit d'une autre dynamique que celle du compostage.
APPERÇU GÉNÉRAL
34 · a). · défrichement depuis septembre 1994
· obligation d'éliminer les pires risques de pollution résultant des bois peints et des plastics brûlés
· éliminer aussi les décombres et les pierres
· le sol qui reste est filtrant et n'a aucune cohésion, il ne retient pas l'eau. Il en résulte que tous les légumes fragiles que j'avais semés au printemps 1995 ont péris dès le départ. Toutes les espèces et variétés rustiques et robustes ont résisté malgré que je n'avais pas d'eau pour les arroser. Tout le jardin était vert et donnait visiblement satisfaction.
· à un moment donné, la citerne se vidait et je dus choisir entre arroser les tomates ou les concombres. Les tomates étant plus appréciées, c'est elles qui reçurent l'eau disponible et les concombres périrent en quelques jours.
34 · b). · 1996 a eu un début difficile avec un manque de pluies très important, avec une couverture nuageuse persistante et des températures basses pour la saison après les gelées hivernales.
· avec le peu d'eau qu'on a eu, la fertilité du jardin a prospérée d'une façon étonnante et évidente. Cependant les deux sacs de Cofieco étant la seule source fertilisante achetée, c'est bien la gestion de la matière organique et le paillis deBRF qui en sont la cause. Cela mérite d'être sérieusement pris en considération.
35 · En tenant compte que les Basidiomycètes ne peuvent vivre et prospérer sans air et que le broyat frais appliqué en surface ne peut pas sécher. Il ne pourra pas non plus être introduit dans la zone racinaire avant qu'il n'est atteint un stade d'évolution où il ne développera plus d'action inhibitrice.
36 · si l'effet de la lignine perdure longtemps dans la structure du sol, cela résulte du fait que les noyaux des molécules très complexes de la lignine (principalement les noyaux benzéniques) persistent longtemps et restent actifs. Il reste encore beaucoup de pain sur la planche pour les scientifiques et les chercheurs, pour trouver et nous expliquer les pourquoi et les comment. Mais nous pouvons apprécier et bénéficier des résultats pratiques dès maintenant.
PERSPECTIVE
37 · Depuis de nombreuses années, je me suis débrouiller avec un petit broyeur électrique Suisse. J'obtenais un bon broyat et je pouvais montrer ce qu'on peut obtenir avec ces BRF. . Cependant, il était dangereux pour les doigts, au point que je ne pouvais me permettre de le confier à d'autres parce qu'un moment d'inattention était trop risqué. À tel point qu'il est maintenant interdit de vente.
38 · Lorsque je visitai l'exposition de l'Abbaye de la Ramée (Jaugelette) j'y ai trouvé un broyeur de taille intermédiaire entre les petits (dont les performances sont trop limitées) et les plus gros, trop coûteux pour l'amateur et trop encombrants à déplacer. Après une démonstration convaincante, Nature et Progrès de Namur, en acquit un à moteur monophasé, parce qu'il peut ainsi se brancher sur toute prise protégée par un fusible de 15 ampères.Nous pümes le montrer à la foire «La Bardane» à Spa, avec des échantillons de broyat et il suscita un intérêt certain.
39 · Je fus invité à faire une démonstration lors de la journée porte ouverte du jardin de M. Guy Pirlet, à Mortroux, le dimanche 23 juin. L'intérêt y fut aussi.
40 · Au salon Valériane (premier week-end de septembre) à Namur, nous aurons l'occasion de montrer ce broyeur à l'oeuvre. Je parlerai des BRF, tandis que Pascal Simus traitera du compostage.
41 · Nature et Progrès se prépare à faire de la démonstration du broyage des branchages ligneux et de leur utilisation pratique là où des personnes ou des groupes locaux en exprimeront le souhait.
42 · Nous restons confaints dans le développemenmt rapide d'une meilleure gestion des déchets ligneux, vu les coûts raisonnables et la praticabilité très aisée des techniques à mettre en oeuvre. L'expérience acquise montre que les résultats positifs sont rapidement au rendez-vous.
Exposé de M. Vincent Gobbe
Je voudrais vous faire part ce mon expérience des quinze dernières années et de celle de Marc de Froidmont et qui fut le premier arboriculteur fruitier à utiliser une méthode comparable à celle mise au point par le Professeur Lemieux, mais sans le savoir.
M. Froidmont est un arboriculteur de Bonbaye près de la fontière hollandaise, produisant des fruits en culture biologique qui dès le début, a été confronté à l'élimination des bois de taille. Il a été le premier en Belgique à importer une machine allemande pour broyer sur place les tailles d'arbres fruitiers. Nous venons de visiter son exploitation, alors que la taille est terminée et broyée depuis plus d'un mois. De ce broyage, il ne reste aucune trace, tout est intégré au sol. Sa production fruitière est excellente et il n'utilise aucun «engrais» pour ce faire autre que les BRF et un léger apport de phosphates naturels.
En ce qui me concerne, je suis en train demettre sur pied un nouveau chantier sur le Domaine provincial «Les Templiers» à Wavre. Je suis en plein travail de réflexion et d'évolution, ce qui m'interdit pour le moment d'apporter trop de commentaires sur ce qui se fera. J'ai utilisé la méthode Jean Pain dès les débuts en 1978 et j'ai connu personnellement Jean Pain avec qui nous avons fait plusieurs expériences.
Maintenant, voilà que le Professeur Lemieux nous apporte une méthode un peu différente en utilisant les mêmes produits de base. Sur les 15 hectares mis à ma disposition à Wavre, je pourrai mener des expériences sur les matières organiques touchant le sol.
Les pistes de recherche sont là et nous allons nous mettre à établir des protocoles expérimentaux pour que l'agriculture en général puisse disposer de méthodes plus efficaces au niveau du sol dans l'avenir.
Exposé de M. Jérôme Boisard
Je viens représenter ici Humus et Vie qui est une association française basée en région parisienne, dont le but est de faire du compostage et de l'insertion professionnelle.
Dans ce cadre, nous avons mis en place une petite expérimentation qui n'a rien de scientifique, mais qui sert d'abord à l'observation sur le terrain dont le sol est hérité d'une chênaie-charmaie.
Cette expérimentation consiste en trois parcelles, l'une de feuillus, l'autre de thuya et la dernière étant un parcelle témoin. L'expérimentation a été faite à partir d'une culture d'échalote. Les résultats nous ont montré que nous avions un excellent rendement sur la parcelle de feuillus par rapport au témoin (trois fois le rendement).
À l'heure actuelle, 50% de la surface est traitée avec des BRF de feuillus, et l'autre moitié avec des BRF de thuya. Déjà à la levée des plants les résultats se montrent meilleurs sur les parcelles traitées que sur le témoin.
Je me dois de vous entretenir de trois expériences avec d'autres partenaires.
La première a été de former du personnel territorial des communes, responsable de la gestion des espaces verts au quotidien sur le terrain. Devant la présentation de la méthode Lemieux, nous avons eu des retours indiquant que certains l'employaient déjà; ils étaient équipés de broyeurs et utilisaient directement les élagages. Par contre, la plupart ont émis les plus grands doutes quant à l'apparition des maladies à la suite de ce type de pratique. La majorité avait arrêté ou limité des pratiques de peur de répandre des maladies au pied d'autres arbres ou dans les massifs. Ceci montre le principal blocage psychologique auprès des communes.
La deuxième expérience a été faite avec l'Office National des Forêts (ONF) dans la forêt de Fontainebleau. La principale caractéristique de cette forêt est d'être à la fois une forêt d'agrément et une forêt protégée dans certaines de ses parties. Ceci a été possible parce que nous avons un chantier d'insertion en forêt de Fontainebleau en coopération avec l'ONF.
L'expérience a été faite avec les BRF, non pas pour des raisons scientifiques, mais tout simplement que les responsables n'avaient pas assez de temps pour brûler ce matériel comme le veut la tradition.
Dans une parcelle de peuplier après que le grumes furent évacuées, le responsable réunit les rémanents en andin et les broyat avec un broyeur forestier avec deux passages. Après une année, la qualité du sol sableux sous ces BRF est nettement meilleure que sur les témoins environnants. L'humus était passé d'un mor à un mull et descendu à 15 cm dans le sol par rapport aux témoins.
La troisième consiste en une expérience avec la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) qui nous a commandé une petite étude sur la disposition des rémanents par l'entretien des emprises de la voie ferrée. La végétation doit être contrôlée afin de réduire sa hauteur qui pourrait interférer au niveau des caténaires.
La destination normale pour ces déchets de coupe est le bois de chauffage donné aux ouvriers, le reste étant brûlé. Bien que la SNCF fut en contravention avec la loi pour le brûlage, elle persistait dans cette action, ce qui causait des problèmes au niveau du réseau électrique et téléphonique sous terre par surcroît. Les pertes à ce niveau étaient plus importantes que les économies apportées par le brûlage.
Ainsi, nous avons rencontré deux chefs de gare qui avaient mis au point une méthode équivalente à celle des BRF sur le terrain. Ils avaient installé un petit broyeur derrière une draisine, ce qui leur avait valu des réprimandes de la hiérarchie.
Le second système consistait à utiliser un camion rail-route avec un bras télescopique au bout duquel se trouve un broyeur forestier. Cette technique avait l'inconvénient que de ne toucher que les gros arbres en permettant aux petits de gagner rapidement de la vigueur après une telle opération.
Voici l'ensemble de nos expériences sur les BRF dans le cadre des chantiers d'insertions professionnelles.
Exposé du Professeur Gilles Lemieux
1 · Je voudrais être à la fois clair et bref, ne voulant pas retourner à l'historique de nos travaux mais plutôt faire référence à la finalité de nos connaissances dans le domaine de la pédogénèse.
2 · Lors des relations que nous avons amorcées avec les africains et particulièrement avec les responsables du réseau Africain AFNETA5 de l'Université d'Ibadan au Nigeria, nous avons discuté du déclin des rendements en maïs dans ce pays. Comme dans beaucoup de pays, malgré l'augmentation de l'emploi de fertilisants provenant de l'industrie chimique, dans des proportions de plus en plus grandes, le déclin des rendements se continue et s'accentue d'année en année. Dans cette optique, le "seuil de rentabilité" est dépassé depuis plusieurs années.
3 · La question qui se pose est de savoir comment il se fait qu'en utilisant des quantités croissantes de fertilisants, on obtienne au mieux une stabilisation des rendements dans certains cas et une diminution constante de la productivité? Après avoir discuté de la question avec des collègues au Québec et au CNRS de France, nous en sommes arrivés à la conclusion que ce que les BRF apportent, bien avant les nutriments, serait de l'énergie, problème qui ne s'était jamais présenté sous cette forme jusqu'ici.
4 · À partir du glucose issu de la photosynthèse, la base de toute la vie, deux pistes d'évolution se présentent; la première mène au cycle de Krebs à partir des sucres et des protéines vers la formation de produits dégradables dans le processus de métabolisation ou de respiration. La seconde évolution du glucose mène non seulement à la formation des sucres, mais également aux polysaccharides dont les celluloses et les hémicelluloses sont l'expression auxquels s'ajoute la lignine à partir de l'alcool coniférylique.
5 · Cette lignine tire son nom du fait que, pendant longtemps, on a cru qu'elle était responsable de la rigidité des plantes, d'où le terme de plantes ligneuses pour ce qui est des arbres et arbustes, ce qui s'avère maintenant tout-à-fait faux. Toutefois, il y a une filiation directe entre les sucres, les celluloses, les hémicelluloses et lignine, ces produits étant intimement liés l'un à l'autre.
6 · Cette lignine nous apparaît maintenant totalement différente depuis quelques décennies que nous la connaissons mieux. C'est une molécule géante composée uniquement d'hydrogène, de carbone et d'oxygène; elle est tridimensionnelle. Elle a les caractéristiques de toutes les plantes mais surtout des plantes dites ligneuses. On en connaît trois types: la lignine gaïacyle, propre aux plus vieux arbres que nous connaissons, les conifères, celle des arbres plus récents connus sous le nom de feuillus, la lignine syringyle, et celle des Monocotylédones qui est un mélange des deux.
7 · Ces deux types de lignine sont caractérisés par la présence dominante de noyaux benzéniques ou aromatiques qui possèdent des groupements dits méthoxyles (OCH3), Rappelons que ces noyaux benzéniques sont extrêmement énergétiques et sont la base même de l'énergie fournie par le pétrole. La lignine est donc une substance qui a plusieurs parallèles dans la nature dont l'expression énergétique la plus familière est celle du pétrole. Rappelons que la lignine et le pétrole sont les deux seules sources de ces noyaux benzéniques dans la nature. Ils sont à la base des plus grandes découvertes de la chimie organique industrielle de tous les temps.
8 · Cette immense molécule, lorsqu'elle est soumise à des contraintes chimiques ou enzymatiques, va se transformer en des produits secondaires appelés polyphénols. On en connaît actuellement plus de 300,000 et plusieurs dizaines s'ajoutent tous les jours. En entrant en contact avec cette molécule, nous pénétrons dans un monde d'une complexité sans borne. Ce sont les nouveaux appareils issus de la physique et de la chimie moderne, associés au développement de la théorie de l'information et de la cybernétique qui nous permettent timidement d'entrer dans ce monde inaccessible il y a quelques décennies à peine.
9 · Il nous semble de plus en plus évident que ces composés polyphénoliques, le résultat de la transformation, de la dégradation ou de la dépolymérisation de la lignine, nous apparaissent de plus en plus responsables du contrôle de la pédogénèse.
10 · Il faut remarquer cependant que la pédogénèse est un phénomène tout-à-fait particulier. À la suite des découvertes fondamentales de la chimie au début du siècle dernier et de l'implication de ses règles dans la croissance de plantes permettent l'augmentation de la productivité par des facteurs incroyables si l'on compare avec les siècles qui nous ont précédés.
11 · Ainsi, cette lignine se dépolymériserait en dissociant en unités plus petites ses constituants fondamentaux. Lorsqu'elle est très jeune ou native, c'est-à-dire lorsqu'elle vient d'être synthétisée, qu'on appelle également des oligomères, elle est facilement attaquable et "digestible". Nous savons très bien que tous les ruminants ingèrent ces jeunes rameaux sans aucun problème de digestion, mais dans certaines limites cependant.
12 · Arrivée au sol, cette jeune lignine va se transformer par un phénomène dont nous ignorions les mécanismes jusqu'en 1989. Par voie de dépolymérisation, cette jeune lignine donnera deux acides faibles que sont, d'une part l'acide humique, et d'autre part l'acide fulvique. Ces deux fractions issues de la lignine sont les bases essentielles de l'humification.
13 · Lorsque nous nous sommes intéressés au bois raméal, nous étions assurés d'être dans l'optique, la seule connue, de la minéralisation avec tous les aspects fertilisants que cela comporte. Il s'est avéré que cela n'était pas tout-à-fait le cas. La question se pose donc en ces termes: comment est-il possible qu'en appliquant au sol des BRF, on obtient un sol structuré? La réponse est ici beaucoup moins évidente et parce que cette structuration, à partir de l'acide humique, se manifeste d'abord par l'intermédiaire des Basidiomycètes, mais surtout par tous les niveaux trophiques, c'est-à-dire depuis les virus jusqu'aux petits mammifères. L'emphase est particulière sur le monde des bactéries, protozoaires, acariens mais surtout fongique, la base même du phénomène. Ces champignons portent le nom de Basidiomycètes mais également celui de "pourritures blanches" ou "pourritures brunes". Dans ce cas, selon les types de lignine qu'ils rencontrent, ces champignons donneront des sols différents.
14 · Retournons à la structure de la lignine et son influence sur la pédogénèse. Comment peut-on comprendre et interpréter le fait que, de par le monde, certains sols soient propres à l'agriculture et d'autres impropres, nonobstant la géologie ou les conditions climatiques? Depuis plus d'un siècle, on sait bien à la suite des russes, que sur les sols podzolisés ne croissent que des forêts de conifères. Depuis lors, on admet que ces sols sont le résultat du climat froid et humide, dans des conditions impropres à pratiquer l'agriculture.
15 · Toutefois, il est remarquable de noter qu'en altitude, sous les tropiques en Amérique Centrale tout comme dans les Antilles, l'agriculture ne se pratique pas dans le contexte de la pinède (Pinus occidentalis); le sol y étant impropre à cause en particulier de la présence active d'un processus pédogénétique dit de "feralisation". Si on élimine complètement les pins, on peut y pratiquer une agriculture, mais les sols deviennent instables à cause de la minéralisation de l'humus rendue possible à cause des températures élevées qui y prédominent à l'année longue. Nous en tirons la conclusion que ce sont les qualités intrinsèques des plantes qui dominent le paysage, qui sont responsables de ce type de sol et que, par extension, les conifères engendrent par leurs propriétés des sols propres à leur vie collective en réduisant la biodiversité et donc la compétition.
16 · Lorsqu'on quitte ces forêts conifériennes d'altitude et que l'on rejoint la plaine, nous sommes en présence de forêts feuillues possédant une biodiversté sans pareille, donnant naissance à une agriculture florissante par sa productivité et diversité, l'eau n'étant pas un facteur limitant. variant de 2,000 à 3,000mm/année. Les sols brunisoliques y sont généralement de qualité exceptionnelle avec de nombreux lombrics dans aucune trace de précipitation de fer.
17 · Une fois de plus, cela nous conforte dans l'hypothèse que la lignine est le principal facteur régissant la pédogénèse. Ici la lignine est du type gaïacyle avec un seul groupement OCH3 donnant ainsi une configuration asymétrique du noyau benzénique. D'après les spécialistes en chimie du bois que nous avons consultés, la position opposée qui n'est pas occupée par un groupement méthoxyl est très active, pouvant donner un grand nombre de polyphénols de groupements aliphatiques, etc.
18 · Nous en tirons la conclusion que ce type de pédogénèse est la réponse qu'ont trouvé les conifères pour coloniser des sites peu fertiles au départ il y a des centaines de millions d'années en éliminant les concurrents incapables de germer et de croître dans un tel milieu. Pour que cela soit viable et possible, il fallait pouvoir utiliser au mieux les nutriments nécessaires Nous savons maintenant que les conifères en général sont les plus aptes à pratiquer la circulation et la réutilisation interne des nutriments, Ceci expliquant cela, les conifères peuvent coloniser des sols très pauvres et s'y maintenir. Ils éliminent une concurrence qu'ils ne sauraient tolérer dans ces conditions difficiles et sont responsables de l'absence de biodiversité qui prévaut.
19 · Dans la mesure où on retrouve des milieux analogues à ceux qui prévalaient sur terre dans les temps reculés, en particulier froids et humides, les peuplements de conifères dominent encore. Pour des raisons inconnues et probablement circonstancielles, l'Amérique Centrale a conservé des peuplements de conifères, reliques d'un passé lointain, qui se sont adaptés à des conditions plus douces tout en conservant en bonne partie des mécanismes pédogénétiques qui leur sont propres.
20 · En région méditerranéenne, un premier stade de colonisation par les pins semble essentiel à la reconstitution de la chênaie verte, le premier préparant le terrain au second. En climat nord-américain, on note souvent le même phénomène avec une zone mélangée conifères-feuillus couvrant des millions d'hectares. Il est aussi remarquable de constater que la surutilisation par exploitation des forêts tend à donner de plus en plus des peuplements constitués de conifères contenant des espèces archaïques en grande quantité par opposition aux forêts feuillues constituées d'espèces plus récentes, généralement plus productives et mieux adaptées.
21 · Ce serait donc le type de lignine qui serait responsable en premier de la fertilité et de la structure des sols permettant ou non l'agriculture. En République Dominicaine, nous avons visité une région où les cacaoyers (Theobroma cacao) à San Francisco de Macoris ont été abattus à la suite de l'effondrement des prix du cacao au milieu des années 50. Ces plantations sur sols profonds, brunisoliques et très fertiles ont été remplacées par des bananeraies (Musa sativa) qui, dans un premier temps, ont donné d'excellents rendements, mais qui n'ont cessé de décliner à tous les points de vue. Ces sols maintenant complètement dégradés sont entièrement mélanisés donnant en surface, en climat tropical humide, une tourbe indiquant que le carbone a évolué vers le "charbon" plutôt que de se maintenir et demeurer productif. Ce processus de dégradation est le résultat de l'introduction d'une monoculture pérenne de cette Monocotylédone dont le type de lignine est particulier.
22 · Cela nous indique sans trop nous tromper que nous sommes en face d'une régie des sols assurée par le type de lignine. Cette lignine serait donc en très grande partie responsable de la formation et de la qualité de l'humus, son contenu en énergie, la structure des populations constituant les niveaux trophiques ainsi que de la génération d'un très grand nombre de systèmes enzymatiques. De récentes analyses, portant sur les enzymes contenues dans les BRF de chêne rouge (Quercus rubra) en coopération avec l'Université Poincarré et le CNRS de Nancy, nous indique la présence de quantités importantes de certaines enzymes en particulier les phosphatases alcaline et acide. Nous avons ici un indice important de la capacité des BRF (et de l'essence en question) de pouvoir contrôler son alimentation phosphatée selon les pH du milieu, tout en contrôlant également la production de composés aliphatiques en générant une lipase.
23 · Ces enzymes nous semblent donc la base de la véritable fertilité. À titre d'exemple, les sols forestiers ne montrent jamais de déficience azotée. Or nous savons maintenant que l'azote de ces systèmes est fournie sous la forme de N2, c'est-à-dire d'origine non symbiotique, par des bactéries spécialisées de la périphérie immédiate des radicules comme des mycéliums de Basidiomycètes. Ceci serait donc à l'origine de l'abondance de l'azote dans les systèmes forestiers dépourvus de Légumineuses, donc de Rhizobium, si importants en sols non forestiers, principalement agricoles.
24 · La deuxième difficulté est celle de la mise en disponibilité du phosphore. La présence de la phosphatase qui est, en réalité une protéine, a la capacité d'aller chercher le phosphore à même les réserves du sol non accessibles à la plante. Il est remarquable également de noter que des déficits phosphorés en forêt sont inexistants, bien que les quantités de phosphore disponibles soient toujours très minimes. À l'inverse, dans tous les sols agricoles le phosphore est l'élément le plus difficile à obtenir et à maintenir. Azote et phosphore coûtent à nos économies des sommes astronomiques et sont à la base d'immenses complexes industriels.
25 · Plusieurs pays africains qui ont des réserves importantes de phosphates voient d'un bon oeil un programme de rephosphatation des sols du Sahel, grâce au financement de la Banque Mondiale de Développement, alors que les sols en sont largement pourvus, mais il est sous forme de complexe non accessible, faute d'enzymes appropriées.
26 · En mettant en place les BRF, on doit remarquer que, dans un premier temps, on assiste à un déficit azoté. L'azote est récupéré en premier par les microorganismes du sol et en particulier les Basidiomycètes qui utiliseront cet azote pour constituer les systèmes enzymatiques (protéines) qui permettront le fonctionnement de la régie des nutriments. Je rappelle que ces enzymes sont secrétées par la partie apicale du mycélium à partir d'une région très riche en poils. C'est également dans cette région que les molécules "libérées" pénètrent à l'intérieur du mycélium généralement où la membrane est modifiée par la présence de bactéries spécialisées.
27 · L'utilisation et les effets des BRF sur la pédogénèse ont également un autre effet assez troublant à l'abord du problème de l'utilisation de l'eau.
28 · Au Québec et au Sénégal, nous avons noté des augmentations de rendements en même temps que nous notions une diminution notoire de la consommation d'eau
29 · Au Sénégal,nous n'avons utilisé qu'une seule espèce de BRF, ceux de Casuarina equisetifolia, l'une des plus vieilles Dicotylédones originaire d'Australie. Nous avons obtenu des augmentations de rendement dès la première année du double des parcelles témoins. La première surprise a été de constater qu'il n'y avait pas de "faim d'azote" comme nous l'avions observé à maintes reprises au Québec. La seconde fut de constater que la plante cultivée, Solanum aethiopicum n'était plus parasitée par les nématodes, alors que les parcelles témoins en étaient infestées. Il a toujours été reconnu qu'en ces milieux, les nématodes consomment la moitié de la production agricole. Quatre années plus tard. les nématodes ne sont pas encore revenus
30 · Dès la seconde année, la production par parcelle avait augmenté cette fois par un facteur de quatre par rapport aux témoins. En troisième année la production est encore très élevée atteignant jusqu'à six fois celles des parcelles témoins alors qu'elle décroît la quatrième. Plus spectaculaire encore, sont les rendements d'aubergine en seconde année ; ils atteignent plus de 9 fois celle des parcelles témoins. À ces augmentations de rendement, on note toujours un diminution de la consommation d'eau par les plantes de l'ordre de 50%. Bien que nous ayons été taxés de sobriquets peu flatteurs à plusieurs reprises, il n'en reste pas moins que nous avons observé ce phénomène régulièrement au Québec et trois fois d'affilée au Sénégal. On peut observer un tel phénomène à l'occasion, mais aussi régulièrement que cela, il nous faut écarter le hasard dans nos efforts pour comprendre et définir le phénomène.
31 · La véritable question est de savoir comment est-il possible d'avoir des augmentations de rendements avec des réductions de consommation d'eau par les plantes. La réponse à cette question se formule ainsi, sous la forme d'une hypothèse: lorsque la biodiversité microbienne et l'énergie disponible ont été augmentées, non seulement en quantité, mais également et surtout en qualité dans le sol, vous avez un potentiel élevé de captation de l'eau derrière les membranes hémiperméables propres à tous les êtres vivants. Ainsi, cette eau est-elle à l'abri des pertes par volatilisation ou fixation chimique et physico-chimique. Elle est donc soustraite aux pressions osmotiques négatives occasionnées par la solution salée du sol et de l'évaporation excessive causée par les hautes températures ambiantes.
32 · Cette hypothèse laisse entendre que l'eau disponible augmente pour la plante quelles que soient les conditions du milieu. Il ne faudrait pas croire cependant que ceci serait possible en absence de toute source d'eau minimale. Ainsi serions-nous en mesure d'augmenter substantiellement les rendements en utilisant les mécanismes vivants qui régissent l'eau plutôt que de faire appel à la physique qui ne résout rien, mais nous rend de plus en plus tributaires des capitaux, et du machinisme. C'est le nouvel esclavage moderne pour la majorité des habitants de cette planète.
33 · Nous pensons ainsi apporter un ensemble de solutions réalistes et à long terme à des problèmes lancinants et débridés, faute de réflexion et d'organisation réaliste par rapport aux savoirs actuels.
34 · Comment se fait-il que des solutions aussi logiques et simples n'aient jamais fait l'objet de discussions et de réflexion avant aujourd'hui, mettant en cause les mécanismes naturels? Tout comme avant Galilée, l'Homme, étant anthropocentrique avant tout, a toujours considéré l'agriculture comme étant la source de toute vie depuis la nuit des temps. Si on accepte le fait cependant que tous les sols agricoles de la planète sont originaires de la forêt feuillue, il devient donc possible d'accepter que tous ces mécanismes de gestion des nutriments de l'eau et des nutriments ont pris place en forêt.
35 · Si je fais allusion si souvent aux tropiques et aux forêts tropicales, c'est qu'elles ont été les premières à être confrontées à leur survie et ont dû "inventer" des mécanismes fondamentaux pour vivre. Elles ont si bien réussi qu'elles ont développé une biodiversité et une productivité incomparables. Toutefois, contre la tronçonneuse, elles sont totalement impuissantes, n'ayant développé aucun mécanisme contre l'effondrement total du système qui assure leur pérennité, le sol responsable de tous les "miracles" du renouvellement!
QUESTIONS
36 · Pascal Simus - Dans le cas qui nous intéresse ici, nous mettons les BRF frais au sol après broyage et que les frais de compostage et de manutention sont moins élevés que dans le cas du compostage, quels sont les avantages de l'application de cette méthode, mis à part la pédogénèse et l'amendement du sol? Jusqu'à preuve du contraire, on apporte également un amendement organique à l'aide du compost comme on apporte aussi un amendement organique sous la forme d'humus. Que voyez vous comme différence si ce n'est que le moindre coût de la méthode?
37 · Gilles Lemieux - Il va de soi que la méthode que nous proposons est loin d'être plus rapide, sinon plus lente. L'application de compost stimule le développement momentané de la microfaune et de la microflore, tout en participant à une structuration temporaire du sol avec apport de nutriments mais pour une courte période. Les essais dont je viens de vous faire part ont des effets qui se mesurent sur une période de cinq ans. C'est ici que la différence apparaît importante en instaurant les mécanismes qui rendent les plantes autosuffisantes. Le sol redevient le gestionnaire à partir de sa structure à long terme.
38 · Permettez-moi de vous rappeler que nous savons depuis plus d'une décennie que les arbres dirigent vers le sol environ 80% de leur production, seul 20% est gardé pour la production du bois, des feuilles, des fruits. Une première fraction de cette énergie envoyée au sol stimule la biomasse microbienne. Une seconde partie est constituée de la biomasse des micro radicules ou toutes petits racines dont on estime la production, selon le type de peuplement, de deux à six tonnes à l'hectare par année. Ces micro racines sont métabolisées à tous les ans devenant ainsi la source de lignine native sous la forme d'oligomères. Alors, la combinaison des sucres et des protéines dirigés par les arbres vers le sol, combinés à ces petites racines, serait la source "perpétuelle" de la pédogénèse.
39 · Il faut reconnaître que la pérennité de la présence des arbres assure en permanence ce type de mécanisme pédogénétique, bien que des variations se présentent régulièrement selon l'age du peuplement, les variations du climat, de la température du sol, du drainage, etc... Cela explique pourquoi lorsqu'on supprime les arbres, phénomène particulièrement remarquable en pays tropicaux, qu'après une augmentation momentanée de rendement; après moins de 5 ans la fertilité s'effondre et l'eau vient à manquer cruellement pour la croissance des plantes.
40 · Ce phénomène se manifeste également sous nos conditions de climat, en particulier sur les sols sableux. En ajoutant le bois raméal au sol, nous remettons en place, de façon artificielle, les mécanismes propres à la forêt, pourvu que l'on compense de temps à autre par l'apport de BRF contenant nutriments et lignine native. Les BRF apportent donc l'énergie nécessaire au fonctionnement de la vie de l'écosystème hypogé et la lignine native à la structuration du sol, base même de l'humus.
41 · Ceci permet donc de refaire la structure du sol, remettre en place les Basidiomycètes, ces derniers étant absents des sols agricoles, tout en remettant en partie les mécanismes propres à la gestion et l'économie de l'eau.
42 · Je tiens à souligner ici que nos expériences n'ont pas toujours été heureuses au début. Une expérience est maintenant célèbre par ses résultats négatifs, mais dont nous avons su tirer des leçons importantes. Après avoir utilisé des BRF provenant d'un milieu non forestier et les avoir appliqués sur un sol agricole soumis à une fertilisation chimique intensive sur plusieurs années, nous avons assisté à un échec complet de l'expérience. Les BRF, plutôt que de se métaboliser et s'incorporer à la biomasse du sol, ont évolué vers un "entourbement" artificiel où le carbone est devenu charbonneux avec un arrêt complet de la croissance des plantes.
43 · Ceci nous a rendu conscient de l'apport de Basidiomycètes sous la forme d'inoculum provenant d'un très bon sol forestier. Actuellement, nous ajoutons entre 10 et 12 grammes de sol forestier au mètre carré. Ceci permet donc de mettre en place tous les mécanismes ancillaires de la pédogénèse.
44 · L'utilisation des BRF directement au sol, sans fermentation préalable permet une intégration immédiate de toute l'énergie sans aucune perte par augmentation de la température du substrat. En ce qui regarde le compostage, il ne se justifie que dans l'optique d'une perception déchétaire de la matière. Ceci est particulièrement clair chez les forestiers qui considèrent les rameaux comme étant des déchets. Notre échelle des valeurs nous incite à tirer bénéfice de la disparition des "déchets" de nos activités industrielles ou autres. Nos sociétés dépensent des sommes d'argent considérables pour liquider ces "nuisances".
45 · Dans cette optique et de façon traditionnelle, il faut récupérer les éléments les meilleurs à partir de déchets de ferme puis, par extension, industriels. Le compostage permet des choses tout à fait logiques et rentables à ce point de vue, pourvu qu'on accepte de perdre plus de la moitié de la masse par fermentation thermophile le plus souvent. Par l'application des BRF au sol, il n'y a pas de perte et 100% de la matière est intégrée au système hypogé dont l'effet se maintient sur plusieurs années. Les BRF sont à la base d'un processus d'humification alors que le compostage est à la base d'un processus de minéralisation, reconstituant en partie l'humus, mais sur une base temporaire.
46 · Il s'agit bien d'une conception philosophique et de perception des valeurs avant tout, mais qui auront un impact important sur l'économie, particulièrement sous les tropiques où la notion de "déchets" est le plus souvent hautement fantaisiste.
47 · Pascal Simus - Qu'en est-il des maladies?
48 · Gilles Lemieux - Jusqu'ici, nous n'avons observé aucune maladie puisque nous sommes dans une perspective forestière. Ces systèmes forestiers n'ont de «maladies» que des microorganismes qui sont liées au «cyclage» des tissus végétaux avec quelques désordres passagers causés par des variations des cycles naturels.
49 · Il faut admettre que les «maladies» que nous identifions sous ce vocable sont en fait des pures inventions de nos façons de faire depuis des millénaires. À titre d'exemple, j'ai trouvé sous les tropiques toute une série de mauvaises herbes que nous connaissons bien ici des modes de culture analogues, (pomme de terre, crucifères etc.), comme Taraxacun sp. Amaranthus cf retroflexus, Galinsoga ciliata, etc.
50 · Vincent Gobbe - Ceci voudrait-il dire que nous ne pourrions utiliser des déchets de taille de haies ou d'arbres urbains parce qu'ils ne sont pas des rémanents forestiers?
51 · Gilles Lemieux - On peut et on doit utiliser ces matériaux particulièrement abondants et disponibles dans un pays comme la Belgique. Il faut cependant être sensible à la question et si le processus ne semble pas s'amorcer, il faut ajouter de petites quantités d'humus forestier, soit de 10 à 12 grammes par mètre carré. Ceci faisant, non seulement vous vous assurez la présence des Basidiomycètes, mais également celle des lombrics dont les cocons sont présents dans l'humus. Il faut se rappeler que beaucoup d'éléments biologiques fondamentaux sont disparus ou inactivés dans ces sols agricoles à hauts rendements.
52 · Vincent Gobbe - Faut-il ajouter des BRF de forêt ou du sol forestier?
53 · Gilles Lemieux - Avec des BRF d'origine forestière, il ne devrait pas y avoir de problèmes, mais avec des matériaux provenant de milieux urbains, il faut être plus prudent. Il est cependant possible qu'il n'y ait pas de problème.
54 · Jean Cornelis - Il est possible aussi qu'avec la pollution et les métaux lourds des villes, ceci puisse poser problème dans la transformation?
55 · Gilles Lemieux - Je vous rappelle ici la communication de Mme Beauchamps au colloque de Val d'Irène en 1993, où elle fait part de ses analyses sur un grand nombre d'échantillons provenant de divers milieux urbains et ne montrant aucune trace de métaux lourds que tous craignaient. Ceci nous indique que la pollution urbaine n'a pas l'influence que nous présumions sur la qualité des BRF.
56 · Question - Cette application de BRF doit-elle se faire chaque année?
57 · Gilles Lemieux - Non, une application de 200 m3 ne se fait qu'à tous les 5 ans. Toutefois, pour maintenir la fertilité il faut penser à rajouter une petite quantité tous les 2 ans soit de l'ordre de 25 à 50 m3/ha. Si une telle gestion n'est pas assurée, vous allez de dépression des rendements en dépression avec la tentation de remédier à l'aide de produits chimiques.
58 · Au Sénégal, nous avons une expérience de 3 années et les rendements sont encore très bons montrant toutefois une tendance à la baisse. Il s'agit d'une réponse aux conditions du milieu qui, avec une température élevée, permet une «combustion biologique» plus rapide et un accès aux nutriments beaucoup plus rapidement qu'en milieu tempéré.
59 · Il nous faut également admettre que nous ne savons pas encore comment gérer les polyphénols qui sont les responsables du maintien des équilibres. J'ai observé dans les Antilles des brunisols qui sont aussi bons que les nôtres, sinon meilleurs, ne montrant aucun signe de dégradation. Il nous faut admettre qu'il y a un «secret» au niveau des polyphénols, qu'il nous faudra bien «découvrir» un jour.
60 · Ces polyphénols jouent un rôle dynamique en faisant pencher l'évolution des sols dans un sens ou dans l'autre constamment. Dans la perspective industrielle que nous avons développée depuis un siècle, ce genre de mécanisme de contrôle non inscrit dans une perspective productiviste nous est étranger, voire même hostile. Nous sommes toujours à la recherche de mécanismes qui produisent à l'infini en croissant si possible.
61 · Question - Dans cette perspective, croyez-vous qu'il soit possible de maintenir ce système en cultivant les essences nécessaires?
62 · Gilles Lemieux - Nous y songeons sérieusement mais dans une perspective différente de celle qui a été développée en Afrique dans le réseau AFNETA. La technique dite de «alley cropping», consistant à cultiver entre des haie de différentes essences dont le Leucaena leucocephala n'a pas donné les résultats imaginés au départ. Il me semble illusoire de penser que d'additionner 1 et 1 donnera 3. Il faut donc que chacun puisse vivre avec des antipathies, des antinomies avec une lutte féroce pour l'eau, l'azote etc. Il faut, dans une perspective logique, utiliser des terrains non utilisés ou non utilisables dans l'état actuel des choses pour produire les BRF nécessaires. Dans ces pays, ces sites ne manquent pas.
63 · À titre d'exemple en République Dominicaine, nous allons utiliser le haut des vallées difficiles d'accès pour produire les BRF nécessaires aux cultures à mi-pente ou au fond des vallées. Il faut donc tendre vers un système d'aménagement du territoire et des paysages en associant la production agricole et la production forestière. C'est un système qui correspond à l'état des choses mais dont on n'a jamais vu la complémentarité. C'est une vision et une lecture différente de la réalité.
64 · M. Dellisse - Dans nos systèmes ici, il faut suppléer régulièrement par des apports d'eau et dans celui que vous suggérez, vous n'apportez pas d'eau même au Sénégal.
65 · Gilles Lemieux - Au Sénégal, nous apportons de l'eau mais avec des quantités inférieures, nous obtenons des rendement supérieurs. Il faut aussi noter qu'à l'inverse si l'eau est surabondante en périodes d'activité biologique intense, le processus de pédogénèse est interrompu voire renversé. Tous les sols agricoles de haute productivité doivent obligatoirement être bien drainés parce que le processus de dépolymérisation de la lignine ne se fait pas en présence d'eau excédentaire menant vers l'anaérobiose, alors que le sol tourne au noir. Ici le sol doit tourner au brun, un indice certain d'une évolution favorable du sol. Si le processus tourne au noir il faut interpréter le processus comme évoluant soit vers la minéralisation (composts, terreaux,) ou vers l'entourbement, un processus terminal ne suscitant pas la fertilité, mais plutôt un blocage terminal du processus. Des essais ratés de compostage en République Dominicaine ont donné des tourbes, noires et presque abiotiques. Le compostage est un art et tous ne réussissent pas.
66 · Ce que Leisola et Garcia nous ont montré, à la suite de travaux faits entre 1983 et 1987, c'est que la lignine se dépolymérise en donnant deux fractions essentielles à la pédogénèse que sont les acides fulviques et humiques.
67 · Question - Peut-on irriguer?
68 · Gilles Lemieux - En république Dominicaine, les vignobles produisant le raisin de table sont continuellement irrigués par gravité. Les BRF déposés dans ces cuvettes n'ont pas évolué, ce qui indique que le processus est arrêté par ce type d'irrigation.
69 · Au Sénégal, on irrigue également mais par aspersion cette fois et ainsi on constate que la consommation d'eau est réduite par rapport aux parcelles voisines en exploitation traditionnelle avec engrais chimiques.
Remarques - Ceci est sans doute dû au fait que le bois est en décomposition et de ce fait retient l'eau!.
70 · Gilles Lemieux - Même une fois décomposé et n'étant plus présent physiquement comme tel, la réduction de la consommation en eau est remarquable.
71 · Jean Cornelis - Durant la décomposition du bois, n'y a a-t-il pas d'autres éléments qui jouent comme la résistivité électrique? La décomposition des BRF crée donc une solution saline favorisant la résistivité électrique et de ce fait facilitant l'absorption des sels minéraux.
72 · Gilles Lemieux - Tout ce que je puis dire sur la concentration en sel au Sénégal c'est qu'elle a baissé dans les sol des Niayes. Dans le même ordre d'idée, le pH a tendance à diminuer plutôt que d'augmenter durant la période la pus fertile. En ce qui regarde le pH dans nos essais au Québec, c'est l'inverse qui s'est produit avec des augmentations variant de 0,5 à 1,2 pour retourner aux valeurs premières lentement après la troisième année.
73 · Jean Cornelis - C'est tout-à-fait ce que nous observons avec les composts.
74 · Vincent Gobbe - Lorsque j'ai commencé à parler d'utiliser les broussailles aux forestiers pour en faire du compost, ils se sont vivement opposés en alléguant que ceci appauvrirait le sol, alors que la plupart brûle ce matériel sans se poser la moindre question.
75 · Jean Cornelis - Les rameaux représentent à peu près 30% du volume total de l'arbre que l'on brûle.
76 · Vincent Gobbe - On propose ici de broyer ce matériel et de l'épandre sur les sols agricoles. Qu'en est-il ainsi de sols forestiers d'où est extrait cette matière ligneuse?
77 · Gilles Lemieux - Je n'ai vu nulle part dans la littérature de chiffres montrant que les rameaux qu'on laisse pourrir sur le sol étaient bénéfiques à quoi que ce soit. Le fait que, traditionnellement en Europe surtout, l'on brûle les rémanents, qualifiés de «déchets de coupe» au Québec, et que l'on ait recours au feu pour la régénération de plusieurs types de peuplements de résineux, montre bien qu'on en croit rien dans la réalité.
78 · Dans la réalité, il y a de nombreux Ascomycètes, des Basidiomycètes, des bactéries, etc...qui se développent sur ces rameaux et y vivent leur propre vie en les utilisant comme nourriture et milieu de vie. Les nutriments qui en dérivent après cette «dégradation» (le terme m'apparaît particulièrement juste ici) ne participent que très peu à la pédogénèse et coulent le plus souvent à la surface du sol entraînés par les eaux de drainage de surface vers les ruisseaux et les rivières.
79 · Les forêts de feuillus sont plus aptes à cycler leurs nutriments comme les feuilles alors que ce n'est pas le cas chez les conifères. Les premières fonctionnent en générant de la diversité, permettant d'utiliser tous les nutriments possibles alors que celles de conifères en sont incapables et fonctionnent par exclusion avec un nombre d'espèces réduit.
80 · Je désire rappeler ici, encore une fois, les travaux faits aux USA dans le cadre du Programme Biologique International, où l'on a enlevé toute la végétation sur le sol d'une érablière dans un bassin versant. En mesurant l'énergie disponible dans le sol, on s'est aperçu qu'il y avait aux environs de 15,000 Cal/m2 . Deux années plus tard il n'y en avait plus que 2,000 Cal/m2. Tous les microorganismes se sont ainsi mis à «manger» le système qui, auparavant, les nourrissaient depuis les racines et l'humus en général. Ainsi, à l'hiver de la seconde année on voit passer dans les eaux de drainage tous les nutriments qui fuient vers le système hydrographique.
81 · Durant les premières années suivantes, on assiste à l'installation d'un écosystème de transition composé d'essences de moindre valeur (plantes archaïques comme les Gymnospermes, mousses et fougères), de moindre productivité, permettant une remontée de l'énergie au sol jusqu'à 5,000 Cal/m2 après 5 ans. Par recoupement, les chercheurs ont pu démontrer qu'il faut une période minimum de 60 ans pour que le sol retrouve l'énergie nécessaire au maintien de l'équilibre d'un peuplement climacique de feuillus.
82 · M. Dellisse - Je voudrais bien comprendre ce qui regarde les feuillus. M. Vander Meullen est un Hollandais qui a beaucoup travaillé en régions tropicales sur des espèces qui ont la capacité de transférer au sol l'eau de la rosée. Son but était de créer des associations de plantes qui ne pouvaient vivre autrement dans un zone trop aride. Il a trouvé toute une série de plantes comme les Prosopis, Leucaena etc. qui sont capables de fixer l'azote par la même occasion. Il n'a jamais été reconnu pour ses découvertes faites entre les deux guerres parce que sa campagne était à contresens de tout ce qui se mettait en route à l'époque.
83 · Il expliquait le fonctionnement de son système par la chute des feuilles en période sèche, ces plantes restant vertes. Vous nous avez fait la remarque que dans le système africain d'«alley cropping» de l'AFNETA, les augmentations de rendement n'étaient pas à la hauteur à cause de l'abondance des polyphénols. Serait-ce dû au fait de l'immaturité des feuilles apportées qui ne feraient que provoquer des blocages?
84 · Gilles Lemieux - Il me semble en effet, que ces blocages soient le résultat de matériaux immatures chargés en polyphénols. Les tests faits sur le terrain au Québec, à partir de BRF de feuillus chargés de leurs feuilles ont donné des résultats à la régénération différents des mêmes essences ne possédant pas de feuilles au moment de la fragmentation. Ces feuilles possèdent un grand nombre de produits intermédiaires qui se métabolisent assez difficilement en suscitant des niveaux de vie qui ne se trouvent pas dans les sols bien structurés.
85 · Cette situation ne se présente jamais dans un système forestier. Lorsque les feuilles tombent au sol, les protéines sont déjà associées aux tanins et il faudra des niveaux trophiques bien spécifiques pour être capable d'utiliser les nutriments ainsi liés, dont les lombrics sont un exemple éloquent.
86 · Vincent Gobbe - Ceci signifierait donc que la fragmentation devrait se faire en hiver en absence de feuilles.
87 · Gilles Lemieux - C'est une conclusion à laquelle nous en sommes arrivés et pour laquelle nous avons des arguments d'ordre biologique et biochimique. Ceci ne veut pas dire que tout doit être fait de la sorte et qu'on ne peut trouver des accommodements d'une autre façon, mais la saison hivernale, pour des raisons économiques et techniques, me semble de loin la meilleure pour procéder aux émondages urbains.
88 · M. Dellisse - Vous posez ainsi le problème de l'utilisation des tontes de haies. Est-il sage de les broyer et de les utiliser ou est-il préférable de les laisser sécher au sol avant de les utiliser ou, faut-il composter le tout? Faudrait-il attendre l'automne pour utiliser du bois sans feuillage?
89 · Gilles Lemieux - Une question ainsi formulée nécessite plusieurs réponses nuancées. Une des premières remarques que je ferai touche la qualité des essences en question; il ne faut pas que les tontes contiennent trop de polyphénols. L'expérience du Professeur Godhino de l'Université d'Aveiro au Portugal a été «catastrophique» parce qu'il a utilisé un trop grand nombre d'essences très riches en polyphénols à partir d'arbustes de la garrigue. C'est précisément des essences d'arbres ou d'arbustes de milieux très pauvres. Dans le cas où ces plantes contiendraient beaucoup d'huiles essentielles provenant de milieux pauvres ou autres, il nous semble que le compostage seul permettrait de les utiliser dans un stade secondaire comme BRF.
90 · M. Dellisse - En Belgique les principales essences sont le charme, l'aubépine, et le hêtre.
91 · Gilles Lemieux - Dans le cas de ces essences, il n'y a rien à craindre et l'on peut procéder immédiatement à l'épandage après la fragmentation. Il va de soi qu'il est préférable qu'il n'y ait pas de feuilles, mais si on doit faire avec, il faut quand même procéder tout en évitant les fermentations préliminaires qui pourraient être dommageables à la qualité du processus pédogénétique.
92 · Question - Habitant l'Afrique et utilisant les méthodes de la Permaculture, je vois ici une possibilité pour réduire la longueur des cycles de récolte. Est-il préférable d'enfouir les BRF ou les laisser uniquement en surface? La Permaculture implique une «non ingérence dans les sols».
93 · Gilles Lemieux - Pour permettre l'attaque des BRF par les Basidiomycètes du sol, il faut assurer le contact avec les tous premiers centimètres du sol. Si les BRF sont laissés en surface uniquement, il va se développer un type artificiel de litière forestière. La vie se développe à l'interface des BRF et du sol, mais nettement moins au dessus. La transformation sera stoppée sous les tropiques en surface à cause de l'importance du rayonnement ultra violet qui provoque une stérilisation de la surface. Au Sénégal, nous avons demandé expressément que les BRF soient enfouis sous de 5 à 10 cm de sol pour éviter l'effet du rayonnement et du dessèchement qui causerait des pertes inutiles de BRF et de récolte.
94 · En Permaculture, il me semble concevable d'instaurer un système pédogénétique «forestier» dans les premiers centimètres dans l'optique d'un système sans labour (no tilling). Il ne faut pas enfouir les BRF par un labour. Les expériences que nous avons vécues à ce chapitre se sont toutes avérées désastreuses.
Commentaires - En octobre dernier, nous avons épandu de 7 à 10 cm de BRF.
95 · Gilles Lemieux - Les quantités que vous avez utilisées sont beaucoup trop importantes. Elle ne devraient pas dépasser 2 cm d'épaisseur. Nous avons toujours procédé de cette manière pour éviter de passer par des mesures de poids beaucoup trop variables à cause des contenus en eau et la densité du bois des essences. Lorsqu'il nous faut mesurer les volumes, nous prenons pour acquis que les BRF sont empilés sur un mètre d'épaisseur. Si la hauteur de l'empilement devait dépasser un mètre de hauteur, la densité du broyât serait supérieure et la relation entre volume et poids serait très différente en s'éloignant des buts recherchés.
Commentaires - Nous avons remarqué que, la première année, il y a eu une dépression dans les rendements, mais la seconde année a donné des rendements formidables.
96 · Gilles Lemieux - Ceci est tout à fait normal, mais comme j'ai peut-être négligé de le souligner jusqu'ici, tout le processus pédogénétique doit passer par l'intermédiaire de la biomasse microbienne. Ce n'est que la seconde année que le processus est véritablement engagé. Au Sénégal, l'augmentation de la première année a été de 50% alors qu'elle a été de 400% la seconde, les nutriments étant devenus disponibles.
97 · Question - Est-il pensable d'utiliser d'autres «déchets» comme de la sciure?
98 · Gilles Lemieux - Il est toujours possible d'utiliser des sciures, mais dans ce cas, il faut ajouter de très grandes quantités d'azote et il faut attendre plusieurs années avant que le tout soit rétabli. La lignine des bois de tronc est très fortement polymérisée et n'est pas associée à un grand nombre de nutriments comme dans les rameaux; c'est en bonne partie pourquoi le bois de tronc résiste à la dégradation microbienne.
99 · Les techniques que j'essaie de comprendre et de répandre au niveau du sol sont les plus probables et les plus rentables au point de vue économique et humain. Il existe sans doute de magnifiques techniques s'appliquant à de petites surfaces ou à des cultures à hauts rendements économiques mais peu qui soient applicables à l'échelle des problèmes qui font surface actuellement. Le bois raméal représente un espoir en ce que nous en produisons des milliards de tonnes annuellement par toute la planète et qui n'a jamais fait l'objet d'attention, sinon en tant que «déchet».
100 · M. Dellisse - Vous avez dit plus tôt que vous pouviez épandre les BRF avec une épandeur à fumier et par ailleurs vous les enterrez sous de 5 a 10 cm de sol au Sénégal. N'y a-t-il pas contradiction?
101 · Gilles Lemieux - Il faut bien comprendre que nous sommes ici en période de recherche et de rodage et qu'il faut le plus souvent plusieurs années pour arriver à déterminer la valeur d'une technique par rapport aux exigences d'un climat ou d'une géologie particulière. Malgré les 20 années passées à comprendre, nous n'en sommes qu'aux balbutiements.
102 · Si en climat tempéré, on peut épandre avec profit en surface, il en est autrement sous les tropiques. L'intensité du rayonnement ultraviolet est tel qu'il «stérilise» la vie en surface, d'où la nécessité d'enfouir sous quelques centimètres.
103 · Au Québec, on passe une herse du type «chisel» après l'épandage pour assurer le contact des BRF avec le sol. Il ne faut pas labourer. Des essais de labours nous ont montré que quatre ans plus tard, les BRF ainsi enterrés, étaient toujours intacts.
Remarque - on a toujours une grande crainte de cette faim d'azote pour aider le bois à se décomposer.
104 · Gilles Lemieux - L'azote ne sert pas à «décomposer le bois» mais plutôt à constituer les systèmes enzymatiques des champignons qui iront ainsi dépolymériser la lignine, utiliser les polysaccaharides etc.. Ce phénomène ne se présente qu'une seule fois à l'application des BRF et ne se représente plus par la suite à l'application de quantités de BRF supplémentaires au fil des ans.
105 · Ainsi, la «vapeur est renversée» et nous passons à un autre monde, un monde «forestier sans arbres». Cette faim d'azote ne dure que quelques semaines sans jamais causer de nécroses. Après quelque temps, les plantes redeviennent vertes et annoncent dès la première année des augmentations de rendements appréciables.
107 · Vincent Gobbe - Des applications automnales ou hivernales en absence de culture évitent l'apparition de cette faim d'azote.
108 · Gilles Lemieux - À cette époque, les microorganismes ont complété l'élaboration de leurs systèmes enzymatiques en période inactive de la végétation épigée.
109 · Vincent Gobbe - Ceci démontre une fois de plus l'importance des parcelles de démonstration. Quelle est la dimension des branches à utiliser pour les BRF. S'agit-il uniquement du bois de l'année?
110 · Gilles Lemieux - On a fait un compromis en proposant l'utilisation de la portion des arbres que personne n'utilise; les branches ayant moins de 7 cm de diamètre. Les branches d'un diamètre inférieur ne sont pas utilisables comme bois de feu à cause de la combustion trop rapide et avec un diamètre supérieur, ces bois ont diverses utilisations physiques, de feu, de charpente etc. C'est cette motivation très prosaïque qui nous a mené à cette dimension.
111 · Ceci dit, nous avons fait des essais avec des BRF de diamètres inférieurs et les résultats sont encore bien meilleurs. Nous allons jusqu'à 10 cm de diamètre en forêt seulement.
112 · Ceci va également varier d'une essence à l'autre et il nous semble de plus en plus évident que les arbres dominants des forêts climaciques contiennent moins de polyphénols et se transforment beaucoup mieux. Ainsi, les conifères donnent des sols podzolisés alors que le hêtre fragmenté donne un sol d'excellente qualité.
Remarque - On ne taille pas les hêtres en forêt.
113 · Gilles Lemieux · Ce serait pour le moins bizarre de procéder de la sorte, mais à l'abattage les rameaux deviennent alors des déchets dont il faut se débarrasser; c'est là que la fragmentation prend toute sa signification.
114 · La meilleure essence que nous connaissons est le chêne qui, en Belgique comme au Québec, est une essence dominante des peuplements climaciques. Toutefois, toutes les espèces de chênes ne sont pas toutes semblables. La meilleure que nous connaissions chez nous est le chêne rouge (Quercus rubra) Il faut se méfier quelque fois, puisqu'il peut y avoir des différences pour une même espèce selon sa provenance. Si le peuplement d'origine est pauvre et dégradé, on peut s'attendre à avoir des contenus en tanins et polyphénols plus élevés.
115 · En réalité, ces difficultés sont inscrites dans la «partition musicale». Nous vous proposons d'utiliser cet instrument qui est le «bois raméal» à vous de lire la« partition» et d'apporter votre intelligence pour une bonne interprétation donnant de bons résultats.
116 · Question - M. Boisard vient de nous expliquer qu'il a fait une expérience avec feuillus et résineux; si je comprends bien ceci ne vaut même pas la peine plutôt que de choisir un mélange de feuillus?
117 · Gilles Lemieux - Je proposerais de faire une parcelle avec des feuillus; dans une autre parcelle j'y ajouterais des résineux ne dépassant pas 20% de la masse. Les feuillus sont caractérisés par une lignine syringyle largement dominante, mais également de la lignine gaïacyle en quantité moindre. Il ne semble pas que d'ajouter de la lignine guayacil en quantité «raisonnable» apporte des difficultés de transformation. Si on ajoute plus de 20% de résineux, on introduit d'autres produits comme les résines, des cires, des acides gras, des terpènes; tous types de produits assez «indigestes».
118 · Question - Nous allons faire des essais avec les BRF dans un endroit qui a reçu du compost de broussailles depuis une dizaine d'années. Croyez qu'il soit correct de procéder ainsi ou vaudrait-il mieux utiliser un site vierge?
119 · Gilles Lemieux - Je serais porté à utiliser un site vierge, la démonstration y serait moins contestable.
Remarques - Pour convaincre les maraîchers, il serait peut-être préférable d'utiliser un sol déjà bien nanti puisque ce sera le cas, ne partant pas d'un sol vierge.
120 · Gilles Lemieux: - À partir de ce point de vue, pourquoi pas faire des expériences de démonstration sur des sols ayant reçu du compost de broussailles!
121 · Question - Si vous n'avez pas de broyeur à votre disposition comment faire alors?
122 · Gilles Lemieux - Elle devra se faire à la main à l'aide de machettes. Les expériences du sud du Sénégal, dans la région de Ziguinchor, en Casamance, ont été faites par les femmes avec des machettes.
123 · Question - Y a-t-il 8 mois de sécheresse dans cette région?
124 · Gilles Lemieux - Il y tombe 1800mm répartis en deux saisons.
125 · Question - Peut-on produire des BRF en saison de sécheresse sans qu'ils soient endommagés?
126 · Gilles Lemieux - La production en saison sèche est tout-à-fait envisageable puisque, si on réduit à moins de 14% le taux d'humidité du bois, toute activité enzymatique ou biologique s'arrête pour repartir lorsque le taux d'humidité augmente. Il n'y a donc pas de pertes en période de sécheresse. Il en va de même pour le sol.
127 · M. Dellisse - J'ai pensé à la garrigue qui est ce qu'elle est par sa gestion, mais avant son apparition, le sol était recouvert d'une épaisse forêt. Il devrait y avoir moyen de favoriser la croissance d'essences qui permettent de remonter la pente. Nous n'avons pas de réponse pratique à ce stade, mais il faut raisonner le problème.
128 · Gilles Lemieux - Ce problème doit être raisonné en fonction de la fragmentation. La technique la plus rationnelle serait de fragmenter une première fois puis une seconde et si nécessaire une troisième. Ceci aura un premier effet sur l'énergie disponible en réinstallant les microorganismes qui peuvent stocker et utiliser l'énergie ainsi devenue disponible pour faire le cyclage des nutriments.
129 · Le problème me semble du même ordre que celui des forestiers qui essaient de faire des plantations de feuillus et qui ne réussissent pas pour la même raison. Pour une bonne production, vous avez besoin de 10 000 à 12 000 Cal/m2 pour que la croissance s'installe correctement. Or, beaucoup de plantations se font sur des sols ayant le plus souvent moins de 5000 Cal/m2. Le résultat est un échec à répétition. Sous nos conditions de climat ce seront des plantations de pin, sapin ou épicéa, alors que sous les tropiques, ce seront aussi des pins mais également l'eucalytptus, le filao ou des essences comme certains Cassia, Albizia, Acacia mangium, ou auriculiformis, etc... Ces arbres ont un cyclage interne des nutriments, ne dépendant que très peu du substrat, d'où leur aptitude à croître sur des sols pauvres, mais sans jamais les enrichir, mais plutôt en accentuant leur appauvrissement.
130 · M. Dellisse - Vous avez déjà quelques données à ce sujet. vous en avez d'autres sur le potentiel productif d'arbres qui sont capables d'enrichir le milieu par leurs apports racinaires. Il faudra faire des études approfondies sur cette question parce que sur le plan dynamique, c'est d'une importance capitale. Tous ceux qui ne tiennent pas compte de ces aspects sont à côté de la plaque parce que nous sommes incapables dans ce cas d'interpréter les résultats que nous obtenons sans tenir compte de cet aspect de la réalité.
131 · Question - Vous avez tantôt parlé des métaux lourds alors que je suis en discussions avec l'administration des autoroutes qui pourra nous offrir des centaines et probablement des milliers de mètres cubes de BRF. Pouvez vous nous assurer que ces métaux lourds ne sont pas un danger?
132 · Gilles Lemieux - Je puis vous l'assurer formellement par la suite des études de Mme Beauchamp publiées lors du colloque de 1993. Ceci nous indique que les arbres sont bien protégés des excès qu'on retrouve dans les plantes non ligneuses.
133 · Gerrit Van Dale - Ceci est le cas des analyses que nous avons faites ici, mais tout-à-fait analogue avec ce qui se passe dans le compost de broussailles que nous faisons.
134 · Pascal Simus - Dans un autre cas, le bois des rues et des allées a été récupéré puis composté et on a remarqué un taux très élevé de métaux lourds, en plomb venant des voitures, puis en cuivre et en zinc provenant d'une usine avoisinante qui pollue toute la région. Le plomb a été récupéré. En principe il n'est pas fixé par les végétaux et est lessivé par les premières pluies. Il y a peut-être ici un effet dû à la période de récolte. Six cents mètres cubes de compost ainsi produit ne peuvent être utilisés.
135 · Jean Cornelis - Le plomb est mobile en milieu acide. Normalement les plantes ne contiennent jamais de plomb, mais si le milieu est acide, on en retrouve de bonnes quantités dans les tissus.
136 · M. Dellisse - L'acidité qui vient d'être pointée du doigt semble avoir quelque chose à voir avec ce qui s'est passé aux Pays Bas où on a composté des résidus végétaux provenant d'un parc naturel. Ce compost avait le label BIO parce qu'il provenait d'un milieu n'ayant subi aucun traitement. Toutefois, lorsqu'il a été analysé suite à une législation, on a découvert qu'il était fortement pollué par des retombées industrielles. Il faut donc étudier de près tout ce qui se passe pour ne pas nous tromper.
137 · Gilles Lemieux - Il faut se méfier tout particulièrement des composts d'écorce puisqu'ils sont très riches en manganèse. Nous avons au Québec des millions de tonnes d'écorce dont le ministère de l'Environnement défend même le transport à cause des teneurs élevées en manganèse.
138 · M. Dellisse - Quelle issue peut-on envisager à un tel problème? L'accumulation d'écorce pourrait devenir insoluble.
139 · Gilles Lemieux - Au Québec nous n'avons pas trouvé de solutions a un tel problème. Il est juridique et législatif avant tout et a coûté beaucoup de sous à l'État. D'une part l'État oblige à dépolluer et d'autre part il interdit le transport de telles matières. C'est un débat public qui dure depuis plus de 10 années.
140 · Jérôme Boisard - Nous avons réalisé une étude concernant les métaux lourds il y a trois ans pour la Lyonnaise des Eaux, sous le titre suivant:«Décomposition des végétaux aquatiques; une filière de retraitement des déchets» Le problème réside dans le fait que les végétaux aquatiques étant trop humides, ils ne peuvent aller ni en décharge ni en incinérateur. Dans l'expérience, on a mesuré les métaux lourds. On y a trouvé des concentrations beaucoup plus élevées au sein du compost. N'y aurait-il pas des espèces plus aptes à fixer les métaux lourds comme les Légumineuses fixent l'azote?
141 · Gilles Lemieux - Ce que je connais de cette question touche le sol non pas les espèces. Un sol de très bonne qualité a la capacité de chélater les métaux lourds d'une façon extraordinairement efficace. Ce n'est pas le cas des sols dégradés. Il faut donc beaucoup d'énergie pour que ce phénomène apparaisse et une très grande diversité biologique tant épigée, qu'hypogée.
142 · J'ajouterais un autre commentaire concernant votre analogie avec les Légumineuses. Je tiens à vous faire remarquer que l'azote est fixé par les Rhizobiums dont la plante est hôte, non pas par la plante elle-même. Ceci indique une fois de plus que ce sont les microorganismes qui jouent ces rôles d'équilibres physico-chimiques ou chimiques et nécessitent des conditions particulières, où l'énergie et ses sources sont d'une importance incontournables. Nous cultivons les Légumineuses parce qu'elles viennent bien dans des sols déséquilibrés ou dégradés.
143 · Jean Cornelis - Nous avons toujours la fâcheuse habitude d'aborder la fertilité du sol par le volet chimique. Un élément essentiel, tant en agriculture qu'en horticulture est le phosphore qui, de par sa charge électrique, n'est pas retenu par les particules d'argile, mais bien par l'humus. Or l'humus est composé essentiellement de matières organiques. Serait-ce dû à la lignine ou la lignine joue-t-elle un rôle prépondérant dans ce phénomène?
144 · Gilles Lemieux - C'est sans contredit la lignine, à sa structure et aux dérivés qu'elle engendre en permettant une structure et la constitution d'une atmosphère dans le sol, essentielle à la vie microbienne. Récemment en République Dominicaine, dans la région de San José de Ocoa, une analyse comparative montre une augmentation très importante du phosphore disponible après traitement du sol avec des BRF. Le phosphore disponible est passé de 14 ppm à 46 ppm en une année.
145 · Il faut ici faire référence aux systèmes enzymatiques et particulièrement la phosphatase (alcaline ou acide), une protéine synthétisée par les Basidiomycètes ou par certaines bactéries.
146 · Jean Cornelis - Les mycorhizes jouent-elles un rôle?
147 · Gilles Lemieux - Il est bien entendu que les mycorhorizes jouent un rôle majeur, mais ce sont des Basidiomycètes le plus souvent capables d'assumer plusieurs fonctions, en plus du transport à l'intérieur des mycélium, qui sont dépourvus de cloisons. Elles représentent la porte d'entrée du phosphore dans les plantes à l'abri des fixations chimiques soit par le fer ou le calcium.
148 · En terminant, je voudrais vous parler des travaux d'Hubert Reeves qui vient de publier trois ouvrages sur l'astro-physique. Il souligne que la biologie est tout à fait en harmonie avec le cosmos, pourvu qu'elle contribue à l'entropie générale tout comme les étoiles. Pour ce faire, tout ce qui est vivant doit payer un tribut fondamental en émettant de l'énergie de rayonnement sous la forme de chaleur. En absence d'émission d'énergie, la vie n'est pas possible. C'est le cas des sols dégradés qui ne peuvent contribuer dans les régions arides à l'entropie universelle, Il en est également de même pour les sols fortement nantis de sels chimiques ou de produits biochimiques qui ne peuvent contribuer à cette entropie universelle, d'où la baisse progressive de la fertilité, qui est d'origine biologique. Nous n'avons jamais envisagé la fertilité sous cet angle à ma connaissance.
149 · Vincent Gobbe - Dans les années 80, j'ai assisté à une expérience très simple par une personne ne connaissant pas la méthode. Elle broyait les rameaux en les incorporant au sol dans les premiers centimètres en me disant que ceci fonctionnait très bien. La grosseur des morceaux de la matière que l'on incorpore a certainement une importance?
150 · Gilles Lemieux - La grosseur des morceaux n'a pas une très grande importance puisque nous venons de voir qu'après un mois seulement tout le broyât de la taille des arbres fruitiers était disparu.
151 · M Dellisse - N'est-il pas nécessaire d'attirer l'attention sur l'importance d'une inoculation préalable à l'application des BRF?
152 · Gilles Lemieux - Les succès que vous avez eus à Namur tiennent probablement au fait que le terrain avait été abandonné depuis longtemps et que les Basidiomycètes y étaient retournés. Dans les sols ayant été cultivés depuis longtemps de façon intensive avec tout l'arsenal des fertilisants et des biocides, la transformation ne fonctionne pas et peut même être délétère.
153 · Jean Cornelis - Au nom du Comité Jean Pain, je vous remercie de la contribution que vous avez apportée en particulier, celle de MM. Dellisse, Boisard, Gobbe et du Professeur Lemieux.
154 · Il est toujours agréable de recevoir M. Lemieux soit au Québec ou en Belgique.Il n'a pas l'habitude d'enfoncer des portes ouvertes, mais plutôt de s'attaquer à des parois très rigides avec le risque de se faire une bosse de temps en temps.
155 · Nous l'en remercions et espérons le voir parmi nous d'ici peu.
1 Lemieux, G, (1993 ) «L'origine forestière des sols agricoles: la diversification microbiologique par aggradation sous l'effet des bois raméaux fragmentés». Université Laval, Bruxelles, 33 pages. Publication no. 29 .
2 Lemieux, G. (1995) «Rapport de mission en Europe (Belgique France)».Université Laval, décembre 1994. ISBN 2-921728-09-5,
3 Belgian Urban Forestry, Practice and Research Association
4 Ce texte remanié par l'auteur pour le rendre plus clair et plus précis m'a été remis quelques semaines après ce séminaire.
5 African Network on Tropical Agriculture.