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Ménager le caribou et la forêt

03 décembre 2015

Des chercheurs ont mis au point un outil qui jette un pont entre la conservation de cette espèce vulnérable et l'exploitation forestière.

Le caribou forestier aime les forêts matures de conifères où il trouve nourriture et refuge contre les prédateurs. L'industrie forestière convoite elle aussi ces peuplements, qui lui fournissent la matière ligneuse essentielle à ses activités. En théorie, le territoire que l'on accorde à l'un prive l'autre d'autant. Pour compliquer les choses, ce conflit qui, en apparence, oppose conservation et exploitation, cache un troisième joueur, trop souvent ignoré, qui réclame lui aussi sa part du gâteau: les perturbations naturelles. Des chercheurs du Centre d'étude de la forêt et du Service canadien des forêts (SCF) présentent, dans un récent numéro du Journal of Environmental Management, un outil qui tient compte des trois composantes de l'équation et qui permet aux aménagistes de jeter un pont entre la conservation du caribou et l'exploitation forestière.

Pour créer cet outil, Julien Beguin, doctorant à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique au moment de l'étude et maintenant biologiste au SCF, Frédéric Raulier, du Département des sciences du bois et de la forêt, et Eliot McIntire, du SCF, se sont penchés sur une zone de la Côte-Nord partagée entre l'exploitation forestière et la conservation du caribou forestier. Cette espèce abondante dans le sud du Québec jusqu'à l'arrivée des colons européens a fortement décliné depuis. Sa limite méridionale s'est progressivement déplacée vers le nord et elle se situe maintenant à une latitude correspondant au nord du fjord du Saguenay. Le caribou forestier a le statut d'espèce vulnérable et il fait l'objet d'un plan de rétablissement qui proscrit la coupe forestière dans les forêts vouées à sa conservation.

L'outil conçu par les trois chercheurs permet de réaliser des simulations dynamiques qui évaluent l'effet des aires protégées, des risques de feu et de la récolte des arbres morts sur l'approvisionnement en bois pour l'industrie forestière et sur la population de caribou. «L'une de nos conclusions est que le fait de négliger le risque de feu conduit à une surestimation des volumes du bois pouvant être récoltés, ce qui, ultimement, menace l'approvisionnement durable en bois et le maintien du caribou, souligne Julien Beguin. Par ailleurs, la récolte des arbres morts diminue l'empreinte globale des coupes et du feu. Elle pourrait donc, à grande échelle, avoir un effet positif sur le caribou, ce que les études faites à une échelle locale n'avaient pas mis en évidence. Il ne faut pas voir ce résultat comme une recommandation, mais plutôt comme une indication qu'il y a lieu d'explorer davantage cette composante de l'équation.»

Selon le chercheur, il y a au Québec des experts chevronnés en perturbations naturelles des écosystèmes forestiers ainsi que des sommités en dynamique de population des caribous. «On a besoin d'un grand projet fédérateur capable de réunir ces expertises pour proposer de nouvelles solutions et sortir du débat stérile opposant conservation du caribou et exploitation forestière. Il y a des projets ponctuels, qui tentent de faire le pont, mais il n'existe pas de programme intégrateur à grande échelle. Ce type de projet multidisciplinaire n'est pas simple d'un point de vue logistique et organisationnel, mais il y a de l'espoir. On voit émerger des initiatives qui vont dans ce sens, il faut les encourager et leur donner les moyens de leurs ambitions», conclut-il.


Le caribou forestier aime les forêts matures de conifères où il trouve nourriture et refuge contre les prédateurs. Au Québec, ce cervidé a le statut d'espèce vulnérable et il fait l'objet d'un plan de rétablissement.

Texte de Jean Hamann, lefil, Volume 51, numéro 133, décembre 2015
Photo: Association Peuple Loup (licence CC)

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